art et prison

Témoignages

Textes et chansons de Serge, ex-détenu

Le Voyou

Au milieu des murs de béton
Il y a ce rempart de prison
Je m’ennuie à contre courant
Bercé par la ronde des temps
J’ai mis sur le dos ma guitare
Je me prends pour le nouvel Icare
Mes rêves tentent l’ultime évasion
Je m’envole à travers mes chansons

Refrain
Moi le voyou, l’enfant perdu
Je ne rêvais que d’évasion
Moi le voyou, l’enfant exclu
Je ne rêvais que de passion
Moi le voyou, l’enfant déchu
Je ne pourrai jamais payer votre dû

Je rêve d’un nouveau crépuscule
Enfin larguer toutes les amarres
Mettre le cap sur un dernier départ
J’ai un éclair dans la mémoire
Je ne suis pas un salopard
De ma vie cette lente agonie
Sur l’échafaud je la renie

Au milieu des murs d’abandon
Le pardon n’a pas de raison
Les jours s’enlisent dans le temps
Dans l’ennui ce sable mouvant
Une existence en errance
Recherche un peu de tolérance
Entre ces murs d’exclusion
Chaque jour est une exécution.

***

« Je marche de long en long
Pour trouver le large
J’égare mon horizon
Tout en bas de la marge
Une dernière diversion
Et mon rêve pose sa charge
Vivre libre sinon rien
Tel sera mon destin. »

Extrait de Une mauvaise graine

***

« J’ai toujours pensé que seuls les gestes d’amitié pouvaient désarmer ceux qu’on croit irrécupérables »

Extrait de L’indomptable

***

« Ne pas ouvrir la porte d’une cellule
Alors que le détenu y a mis le feu
Laisser mourir un homme et en faire un jeu.
Je viens de passer 27 années en cellule, le monde carcéral était ma bulle.
Je viens me livrer tout entier sans pudeur.
Ma vérité n’a pas peur.
Avec mon coeur,
Je ne suis pas un tricheur.
On m’a détruit, je vais tenter de me recontruire, bâtir.
Témoigner sera ma revanche, écrire une délivrance. »

Extrait de Où l’ombre et la lumière se mélangent...

***

« Avant, j’écoutais transpirer les bruits d’une prison,
Les bruits d’un volcan en ébullition,
En éternelle activité,
Toujours en éveil,
Le vent n’y entre pas,
Ni le soleil.
Même la lumière est artificielle
La vie superficielle.
Pas de ciel.
Vivre hors du temps
Et se perdre.
Un puit sans fond,
On y perd la raison
L’horizon n’est que béton
Horion y est le démon.
Tous ces bruits rendent fou, peu à peu, inlassablement et moi, je le suis devenu là-bas.
Et j’ai toujours ce goût de souffre dans la bouche et sur les lèvres une brûlure, que les baisers refusent. »

Extrait de Où l’ombre et la lumière se mélangent...

***

« Mais avant, j’ai des comptes à régler et j’ai le temps pour m’y appliquer.
Je veux témoigner, je veux crier, puis étaler ces 30 années d’enfermement
Sur du papier.
J’ai parfois le sentiment de ne plus avoir aucune structure en moi.
Socialement, la prison et la manière dont on y est traité,
fait de l’homme un être très abîmé,
Parfois trop pour remonter à la surface,
mais pourtant avec un coeur qui ne reste pas de glace.
Suis-je sorti trop tard ? C’est vrai que mon coeur est toujours au mitard.
Mais écrire me donne envie de croire, écrire me donnera peut-être la victoire.
S’il n’est pas trop tard,
Je ne veux plus entendre ces bruits dans le noir
Qui cognent dans ma tête comme des boulets de canon,
Comme un assommoir
Et qui résonnent pour me faire perdre la raison.
J’espère que ceux que j’aime pourront mieux me cerner, garder mes amis reste une priorité.
J’espère qu’un joL’art à l’ombreur, je les mériterai, car je me sens tout seul sur mon île.
Je suis un homme libre depuis 15 mois, mais les bruits de la prison sont toujours en moi.
Le Mal est encore là ! »

Extrait de Où l’ombre et la lumière se mélangent...

***

L’art à l’ombre

Il est clair que l’art, comme toutes formes « d’évasions » d’ailleurs, n’a pas vraiment sa place dans une prison. L’administration pénitentiaire estime avoir d’autres priorités, comme la discipline et la sécurité.
Paradoxalement, il est parfois plus facile de se faire la belle, dans ce genre de chapelle, que de créer un atelier pour apprendre à mettre quelques couleurs dans sa vie et dans son ciel.
J’ai passé 27 années en immersion totale dans une prison, dans une cellule, comme dans une bulle d’air au fond d’un verre d’eau, qui ne remontera jamais à la surface. La première fois que je suis entré dans cet univers carcéral, gris, froid et sale, on ne pouvait même pas avoir une boîte de crayons de couleurs. On était bien en « cale » ! C’était « prohibé », alors de posséder, de détenir une guitare en cellule. C’était non seulement un pur fantasme freudien, mais cela revenait pratiquement à « receler » une arme blanche !
Je pense sincèrement que si j’avais eu, comme tous ces détenus attirés par l’art, plus de possibilités en prison pour m’épanouir sereinement vers un autre chemin, je n’aurais pas fait 27 ans !
Personnellement, c’est la musique, l’écriture, la lecture et le dessin avec beaucoup de couleurs qui m’ont empêché de sombrer totalement dans la haine et la peur. Mais j’ai dû me battre pour parvenir à mettre mes textes en musique et créer des spectacles à l’intérieur. Toujours des bagarres avec la direction et le syndicat du personnel, car créer une activité, cela veut également dire plus de mouvements de détenus, de surveillants, de sécurité et de boulot...
Pendant des années, je n’ai eu que la télévision comme seule évasion. Elle reste aujourd’hui encore la principale échappatoire de milliers de prisonniers dans le noir. Et si je m’en sors aujourd’hui, c’est parce que j’ai pu malgré tout, mettre des couleurs dans ma vie. Pas grâce à la télé ! Mais la musique, l’écriture, la lecture, le dessin, l’amour et l’amitié ont ouvert une porte qui était restée fermée dans mon coeur.
Et maintenant, je suis...

***

12 années d’ateliers percussions en prison

Interview de Daniel DEMEY (formateur d’adultes, criminologue, infecté par la psychanalyse ; il travaille à l’Adeppi, organise et anime des cours et stages de percussions africaines en prison),

réalisée en novembre 2007.

Pourquoi le djembé, les percussions africaines ?

Je suis un passionné de djembé et des polyrythmies africaines presque depuis la première heure de leur arrivée en Belgique, il y a 20 ans. J’y ai trouvé tellement de bonheur moi-même que j’ai voulu faire entrer ça en prison, dans un lieu par définition austère et froid.

Après un cours comme celui de la semaine passée, que te vient-il à l’esprit ?

C’était magique, quelque chose de merveilleux s’est passé. J’avais l’impression que ce groupe, je pouvais le conduire par la main et que cela était bienvenu de leur côté de se laisser emmener comme ça dans la musique. Je leur ai proposé des choses que je ne croyais pas qu’elles seraient capables de faire. On y est allé petit-à-petit, avec beaucoup d’écoute, de discipline dans le travail et d’amusement, et on y est parvenu. On a même été plus loin, puisqu’on a pris un chant nuptial, d’accueil de la mariée, pour introduire un rythme… ça venait d’elles. Elles ont chanté, c’était très beau.

Il y a quelque chose de beau qui s’installe dans l’air, qui imprègne l’ambiance, et ça, ce rapport à la beauté des choses auxquelles on a soi-même participé, c’est un enrichissement… Pour moi, c’est quelque chose d’exceptionnel. Je crois que, dans des moments comme çeux-là, chacun est réconcilié avec soi-même et aussi avec le monde.
Ce sont des choses comme ça que je vise en proposant cette activité.

Quelle est la difficulté majeure dans un tel stage ou dans ces cours ?

Ici, l’autorité est en dehors de moi, et je suis le premier à y avoir été soumis. Vis-à-vis d’eux, je ne fais qu’indiquer des portes… je sers la musique. Ce que j’énonce comme règles (position des mains, tempo, écoute, gestuelle…), c’est pour la musique, pour la beauté d’un moment d’action et d’écoute partagées… Et ça, dans ce milieu surtout, c’est le travail d’un rapport à l’autorité qui est très bénéfique. Les stagiaires participent en fin de compte à la règle car ils se rendent compte que s’il n’y a pas cette exigence, c’est la foire… Et ils déserteraient l’activité.

Le plus difficile c’est de leur faire sentir ça… et puis les amener à accepter cet autre rapport à l’autorité et à la règle, qu’ils puissent véritablement y entrer et alors en jouer, la travailler, la mettre en œuvre, vivre avec, la concevoir à partir d’une expérience dans leur corps comme un axe, équilibrant. Mais ce n’est pas un rapport intellectuel à la règle. Le corps passe par là. Les règles renvoient ici le stagiaire apprenti-musicien au rapport qu’ils entretiennent avec leur corps : crispation, détente, sérénité, angoisse… Et ça, c’est particulièrement intéressant, que la musique, quelque part, sert de révélateur de « qui je suis » en même temps qu’elle engage à travailler ce « qui je suis ». Alors, la règle aussi prend un sens… parce que pour qu’un ajustement se trouve avec les autres, il faut passer par un travail de conscience et de modification sur le corps, sur la gestuelle. Ça, ce travail-là, c’est tout-à-fait passionnant.
Oui, c’est ça, je crois, le plus difficile mais aussi le plus passionnant à conquérir, c’est cet apport de la discipline qu’on se donne à soi. Discipline de travail personnel quand il faut se dépatouiller avec ses mains, mais aussi d’écoute quand il s’agit de faire de la place à l’autre pour trouver un ajustement. Ce travail sur soi, c’est un cap obligatoire pour qu’il y ait une sonorité d’ensemble.
Cap de la musique produite ensemble. Mais une fois qu’on y est arrivé et qu’un plaisir partagé s’est vécu à partir de cette chose étonnante qu’est la discipline intérieure, l’effort pour y arriver prend sens. Avoir consenti à des efforts, à une règle, à une présence au cours qu’on s’est parfois imposée car on n’a pas toujours envie de se lever ou d’interrompre sa sieste pour venir, ou parce qu’on se trouve nul, ou parce qu’on a peur…c’est rétroactivement que cela se justifie et que ça se motive.

Quel est le levier sur lequel ta passion s’appuie et qui permet alors une transmission ?

Il ne faut pas bouder sa reconnaissance quand elle est sincère. Cela ponctue et scelle les choses, cela permet de donner des racines au travail. Et les filles et les gars ne s’y trompent pas… Car en définitive, c’est toujours de reconnaissance et donc d’une sorte d’amour que les choses se soutiennent. Et ils savent bien, si je laisse paraître un assentiment valorisant, que si c’est eux qui le prennent comme bénéfice, c’est la musique faite par eux pour nous que je « célèbre ». C’est pas eux pour eux, dans leur ego, non, c’est eux comme ayant porté la musique, c’est eux, établis dans un rapport au travail qui les a faits acteurs de cette musique.
Je m’implique et je m’inclus dans ce bonheur de faire de la musique dans ce processus-là. La facilité ne m’intéresse pas autant. S’il n’y a pas ça de la part du professeur ou de l’animateur, il n’y a pas grand-chose qui puisse tenir.
Hier, justement, avec le deuxième groupe, après avoir exprimé l’obstacle que le travail avec eux représentait pour moi, on a flirté avec ce cap. Pour la première fois depuis le début du stage, on a fait un peu de musique. On est resté là-dessus, on était content ; il fallait le marquer. Alors je crois qu’un stage est gagné, qu’il continuera à vivre, à se nourrir de ce qu’il produit, de son avancée. On marche ainsi en avant avec les stagiaires et c’est extrêmement enrichissant. Cela donne de l’énergie et de la réserve par rapport à ce qui pourrait nous décevoir, car cela reste difficile. Le travail est difficile et ne s’arrête jamais.

Un épisode, une anecdote pendant un de tes stages ?

Moins spécifiquement dans le travail proprement dit, ces dernières années, mais tout aussi étonnamment, il y a eu cette formidable réjouissance par laquelle on a terminé le dernier stage, en octobre 2007, à la prison des femmes à Berkendael.
C’était inimaginable dans une prison et pourtant, cela nous est tombé dessus. Je dis « nous » parce que je pense que tout le monde était surpris. On ne fabrique pas ces moments, ils surgissent. C’est vrai qu’on peut s’y préparer, mais quand ils sont là, cela reste tout-à-fait (d)étonnant. Pour ma part, cela m‘a donné la chair de poule et les larmes aux yeux. On jouait bien, puis soudain, il y a eu comme le feu dans la salle…(façon de parler). Les spectatrices ont joué leur rôle de chœur (comme dans la tragédie antique), elles ont accompagné l’intrigue du spectacle en dansant, l’une, puis l’autre, en tapant des mains… Nous, tout en continuant, on voyait ce spectacle dans la salle… en fait, les rôles étaient presque inversés... Les femmes qui jouaient, jouaient encore avec plus d’énergie et d’envie. Il y a même eu des cris : « Liberté, liberté ! »… Toutes étaient portées par ce « triomphe ». Des surveillantes dansaient. C’était de la folie. Et tout ça dans la musique qui continuait.
C’était formidable. Une vraie fête. Et puis il a fallu que ça s’arrête. Cela a été un tonnerre d’applaudissements dans le sentiment d’une saine fierté.

Tu parles de fête… On pourrait n’y voir qu’un tumulte quelque peu indécent en prison ?
Non, ces moments-là de fête sont des points d’orgue, ce sont des joyaux pour tout le monde. Tout se trouve en suspension, en élévation ; les murs aussi. Le travail prend alors tout son sens. Je crois qu’on touche à quelque chose de très fort, originellement dans un vivre ensemble. Il y a les musicien(ne)s, les détenu(e)s spectateurs(trices), les personnalités extérieures, les agents de surveillance, la direction… Un panel de distances et de différences, mais tout ce monde est pris, rassemblé dans un moment qui survient. Ce n’est pas chaque fois la fête, mais c’est possible… c’est quelques fois possible. Il faut que l’énergie dans le travail ait pu mener à ça, il faut l’accueil du public, celui de la prison, des surveillant(e)s…
Ces instants deviennent alors des souvenirs. Pour les stagiaires surtout, ils mettent vraiment en évidence ce qui se trame tout au long du processus.

Interview de Daniel DEMEY (formateur d’adultes, criminologue, infecté par la psychanalyse ; il travaille à l’Adeppi, organise et anime des cours et stages de percussions africaines en prison), réalisée en novembre 2007.